En 2018, l’idée que ce soit l’homme qui paie automatiquement l’addition au premier rendez-vous semble terriblement dépassée, comme les DVD et les téléphones à clapet. Pourtant dans un sondage mis en place par Money et SurveyMonkey, 78 % des répondants déclarent qu’ils pensent que c’est à l’homme de payer pour le premier rendez-vous, dans une relation hétéro. En matière d’argent, pourquoi ces traditions si vieux-jeu persistent-elles ?

Je me considère féministe. Et pourtant, après de nombreuses années à faire des rencontres, je n’ai jamais sourcillé ou protesté tant que ça lorsque mon rencard sortait sa carte bleue. Pourquoi cela, et pourquoi ne suis-je pas la seule ? (Même ma mère était surprise par le fait que ce soit forcément à l’homme de payer. « On n’est plus en 1950 ! » m’a-t-elle dit, ébahie, quand je lui ai parlé de cet article.)

Il existe une autre règle selon laquelle c’est à celui qui a proposé le rendez-vous de payer. Mais parce que ce sont souvent les hommes qui proposent le rencard, c’est un autre moyen de ne pas changer les choses. Et à l’ère des swipes, on ne sait jamais vraiment qui a proposé le premier de se rencontrer « en vrai ».

J’ai décidé de consulter Lux Alptraum, une écrivaine dont les livres parlent de sexe et de féminisme. Son livre Faking It: The Lies Women Tell about Sex — And the Truths They Reveal sort en novembre. J’avais peur qu’elle ne lève les yeux au ciel devant mon habitude de laisser l’homme payer, mais ce ne fut pas du tout le cas. « J’ai toujours partagé l’addition lorsque j’avais un rendez-vous » m’explique-t-elle. « Pour tout vous dire, je n’ai jamais vraiment pensé que cela envoyait un message fort ou que c’était un acte profondément féministe. Mais il y a eu des moments dans ma vie où cela ne me posait pas de problème que l’homme paie. Ça n’a peut-être aucun sens, mais il m’est arrivé d’être vraiment révoltée contre le patriarcat et les hommes, et je me disais qu’un verre gratuit, ce n’était pas grand chose pour tout le sexisme auquel je faisais face. » Considérez cela comme une taxe sur les privilèges masculins.

« Si un homme part du principe que ‘le monde est tellement dur pour les femmes, que c’est une sorte de compensation’, alors oui, dans ce cas, ça me va. » ajoute-t-elle.

L’écart salarial existe toujours.

Bien que les femmes soient plus diplômées que les hommes et qu’elles représentent près de la moitié des emplois aux États-Unis, elles sont toujours payées bien moins que leurs homologues masculins. Selon l’Institute for Women’s Policy Research, les employées à temps plein touchent 80,5 centimes pour chaque dollar gagné par les hommes, soit un écart salarial de 20 %. Et c’est bien pire pour les minorités. En moyenne, les femmes gagnent moins que les hommes dans quasiment tous les secteurs, de l’enseignement à la comptabilité en passant par le management.

« Si les changements surviennent aussi lentement qu’ils l’ont fait depuis les 50 dernières années, cela prendra 41 ans — ou jusqu’à 2059 — pour que les femmes atteignent enfin la parité des salaires », peut-on lire dans le rapport. « Pour les femmes des minorités, le changement est encore plus lent. » Les femmes américaines détiennent également les deux-tiers de la dette totale des étudiants du pays.

Quelles que soient les réalités macroéconomiques, chaque couple arrive à son premier rendez-vous avec son propre bagage financier. Parce que c’est un premier rencard, impossible de connaître toute l’histoire de l’autre. Votre date est peut-être fauché(e), blindé(e) ou quelque part entre les deux. L’un des deux gagne forcément plus que l’autre, mais qui ?

« J’essaie toujours d’aller dans des endroits où je peux payer ma part si besoin, car je ne veux pas partir du principe que l’homme va payer l’addition », poursuit Lux. Mieux vaut avoir une conversation qui risque d’être gênante avant le rendez-vous (ce resto est trop cher pour moi) qu’un malentendu au moment de l’addition.

« Je suis sorti avec une fille qui, pendant le dîner, parlait de révolution féministe, de socialisme, d’anti-capitalisme, ce avec quoi j’étais totalement d’accord », raconte Brian Abrams, écrivain et auteur de Obama: An Oral History. « Puis, lorsque le serveur a apporté l’addition, elle n’a même pas proposé de faire moitié-moitié ! Je suis prêt à payer l’addition entièrement à chaque fois. Je ne sais pas si c’est parce que je suis un homme, si cela vient de mon éducation, ou simplement ‘Je t’ai invitée à dîner, c’est moi qui paie.’ Peu importe. Cela me semble comme la chose à faire. Mais j’apprécie quand la fille propose de partager. Même si elle ne le pense pas. »

J’ai toujours proposé de faire moitié-moitié et j’étais toujours sincère. Pourtant, je ne me suis jamais battue lorsque le mec insistait. Petit conseil : remerciez-le pour le repas ou le verre, même s’il n’y aura pas de second rendez-vous.

« Je ne fais que traîner dans mon quartier en short et je cuisine souvent », poursuit Brian. « Pour moi, aller à un rendez-vous et sortir 75 $, ça peut faire beaucoup. »

Tout dépend du rencard de toute façon

L’idée selon laquelle le premier rendez-vous se fait forcément dans un resto chic semble peu à peu tomber en désuétude. Selon Marketwatch « le dîner au restaurant est devenu un premier rendez-vous très taboo » chez les Millennials. Aller au resto le soir avec un(e) inconnu(e) demande du temps et de l’argent, chose que la plupart ne sont pas prêts à investir avant de mieux connaître l’autre. Il est plus facile de sortir d’un rendez-vous désastreux autour d’une bière dans un bar que devoir attendre le dessert pour s’en aller.

« Je n’ai pas l’habitude de proposer un dîner au resto comme partie principale d’un premier rencard » explique Gavin Peters, manager des réglementations dans un fonds d’investissement, qui vit à Brooklyn. « Ce n’est pas pour éviter la pression de savoir qui paie à la fin, mais plutôt pour éviter ce cadre trop formel pour un premier rendez-vous. »

Rachel Russo, coach en séduction et auteur de How To Get Over Your Ex, constate que pour de nombreuses femmes, les rendez-vous décontractés autour d’un café ou d’un verre sont préférables, contrairement aux dîners au restaurant, « pour éviter de perdre leur temps avec un homme avec qui elles n’auront peut-être pas d’alchimie ou de compatibilité ». Les hommes semblent penser pareil. « Alors que les gens d’aujourd’hui semblent passer de rendez-vous en rendez-vous, les rencontres finissent par coûter cher et demandent beaucoup de temps. » explique Rachel. Les idées de premiers rendez-vous pas chers ne manquent pas, pour les budgets serrés. Partir en randonnée, flâner au marché aux puces… bien qu’à un moment donné, il faudra sortir sa carte bleue. J’ai déjà rejoint quelqu’un à Central Park (New York) et un autre lors d’une soirée gratuite au musée, et les deux fois, nous nous sommes revus pour un deuxième rendez-vous. Rachel souligne que dans les grandes villes comme New York par exemple, certains hommes plus jeunes et moins aisés choisissent de ne pas proposer de rendez-vous car ils n’ont pas les moyens de payer des sorties dans des restos chics, comme le font les hommes qui gagnent mieux leur vie. Mais les meilleures soirées ne sont pas celles qui coûtent le plus cher.

Certains rejettent même la formalité du rencard officiel et optent pour une « sortie » plus relax. Une étude de Match réalisée sur plus de 5 000 célibataires américains a révélé que 40 % préfèrent d’abord développer une amitié, en faisant l’impasse sur le ‘premier rendez-vous officiel’ et se voient plutôt en mode décontracté. Dans ce cas, les attentes sont bien plus souples. Quarante-huit pour cent des personnes interrogées sont d’accord pour partager l’addition lors de ces sorties, contre 29 % lors d’un premier rendez-vous plus formel. Encore un moyen de relâcher la pression du premier rencard.

Est-ce la fin de la galanterie ?

Il existe une créature de légende : la fille qui mange et qui boit à l’œil, en planifiant des rendez-vous en série. Ce qui l’intéresse, c’est uniquement un bon dîner, pas la possibilité de rencontrer l’amour. Une colonne a été publiée dans le New York Post : « Attention aux rencards ‘Foodie Call’ avec des filles qui veulent manger gratuit ». Mais perdre son temps avec quelqu’un qui ne vous intéresse pas semble être un prix cher à payer pour un bon repas, même pour les plus jeunes et fauchées d’entre nous. Le repas gratuit peut toutefois être un bonus, ou le bon côté des choses quand la soirée a été plutôt décevante.

Le stéréotype inverse, c’est l’homme qui voit dans le fait de payer pour un resto chic, la garantie de passer la nuit avec sa partenaire, en espérant qu’elle se sente obligée. Heureusement, aucun des hommes et des femmes que j’ai rencontrés n’a déclaré adopter cette attitude. Un bon rencard ne devrait pas avoir l’air d’une transaction.

Toutefois, payer pendant un rendez-vous peut potentiellement instaurer une dynamique de pouvoir qui se poursuit dans la relation. Même s’il n’y a pas de quiproquo, celui qui paie a les cartes en main. Un homme qui sort sa carte bleue n’est pas qu’un homme qui paie quelques cocktails ou un Pad Thai, ce simple geste intègre potentiellement le poids d’une société historiquement dominée par les hommes et renforce l’idée que les hommes sont sensés prendre soin des femmes financièrement.

Pour Rachel Russo, la tradition de l’homme qui paie l’addition n’est pas un problème. « Je suis quasiment toujours sortie avec des hommes qui payaient au début de la relation et après, alors ça me mettrait mal à l’aise de sortir avec quelqu’un qui s’attend à ce qu’on fasse moitié-moitié » explique-t-elle. « Si je devais payer, je pense qu’une partie de moi aurait l’impression que l’homme ne s’est pas occupé de moi. »

Quarante-huit pour cent sont d’accord pour partager l’addition lors d’une sortie décontractée, contre seulement 29 % lors d’un premier rendez-vous officiel. C’est aussi un moyen d’enlever un peu de la pression des premiers rendez-vous.

Le fait que l’homme « prenne soin » de la femme semble être au cœur du débat — quelque chose tantôt agréable, tantôt problématique. C’est fou que dans un monde où les femmes sont plus susceptibles qu’avant de gagner plus que leur partenaire, d’avoir des carrières impressionnantes, de se présenter aux élections, ce geste finalement vieux-jeu dans lequel l’homme s’impose et paie persiste.

Pour Gavin Peters, payer au premier rendez-vous n’est pas plus galant que « de tenir la porte à quelqu’un, que ce soit un homme ou une femme. C’est un geste de politesse que de proposer et de ne pas insister pour payer et ça n’a rien à voir avec l’idée qu’on se fait de la capacité ou la volonté de l’autre de payer. »

Revenons à nos moutons. Dans toute relation, je m’attends à la fois à ce qu’on prenne soin de moi et à m’occuper de l’autre, selon le moment et la situation. Voilà qui ressemble à une vraie parité. Je suis auteur en freelance et mon fiancé travaille dans la technologie financière. Il gagne beaucoup mieux que moi aujourd’hui, aussi paie-t-il beaucoup plus dans nos dépenses en commun. Imaginons que je vende les droits au cinéma de mon livre, et que je gagne énormément d’argent, cette dynamique changera. On forme une équipe.

Au fait, je l’ai invité à une dégustation de vin pour notre premier rendez-vous, mais c’est lui qui a payé le champagne et les entrées que nous avons prises après. Il a aussi payé notre deuxième rendez-vous.

Comment font les couples homosexuels pour décider qui paie ?

Toutes ces suppositions changent lorsque le rendez-vous concerne deux personnes de même sexe. « Ce que je préfère dans le fait d’être queer, c’est que, comme il n’y a pas de règle par défaut en matière de rencontres, on les décide au fur et à mesure », écrit Anna Pulley dans le Chicago Tribune.

« Pour moi, les relations homosexuelles sont généralement plus égalitaires, ou, si ce n’est pas le cas, on discute de qui devrait payer et pourquoi », explique Lux Alptraum. « Si l’un des deux gagne beaucoup plus que l’autre, par exemple, cela peut jouer ».

Une autre raison pour laquelle nous sommes si habituées à ce que ce soit l’homme qui paie dans les rendez-vous hétéros : c’est une question d’habitude. Je suis si habituée à ce que mon partenaire paie l’addition que je serais prise au dépourvu s’il ne le faisait pas.

Marisa T. Cohen, professeure associée de psychologie au St. Francis College de Brooklyn et co-fondatrice du Self-Awareness and Bonding Lab, explique dans le Washington Post que les codes nous donnent la sensation de tout maîtriser. Les attentes en matière de genre — c’est l’homme qui invite, paie l’addition et rappelle la femme ensuite — donnent un cadre à une situation qui peut être stressante. Mais d’un autre côté, ces rôles attribués à chaque sexe sont dépassés et limitants.

Lorsqu’un rendez-vous se passe très bien, peu importe qui paie, dans le fond. Mais, vous devrez peut-être embrasser beaucoup de crapauds avant de trouver votre prince, peu importe qui paie l’addition.