Au bureau, j’ai de l’assurance, j’ai confiance en moi et je n’ai jamais peur d’exprimer mes besoins. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est complètement l’inverse pendant mes rencards, mais ce qui est sûr, c’est que mon niveau de tolérance est bien trop élevé.

Peut-être parce que pour moi, un premier rendez-vous est une véritable corvée que je m’inflige dans l’espoir de trouver un jour un mec avec lequel j’aurais éventuellement envie de passer plus de temps, et qui ressentira la même chose pour moi. Si j’abordais mes rencards avec la même ténacité, la même assurance et la même désinvolture qu’au bureau, j’aurais peut-être moins l’impression de perdre mon temps, les choses se passeraient mieux et j’y prendrais plus de plaisir.

J’ai donc eu envie de réaliser une expérience : pendant deux semaines, et sur trois rendez-vous, j’ai décidé d’appliquer les grands principes qui m’ont permis de booster ma carrière pro. Et je me suis dit que je ne risquais pas grand chose puisque, même en cas d’échec, je ne reverrai sûrement plus jamais mes prétendants, ce qui n’est pas le cas avec mes collègues de bureau.

Fais-toi mousser, car personne ne le fera à ta place.

Je suis journaliste et, dans le flot incessant d’articles que je publie, ma patronne n’a pas forcément l’occasion de lire tout ce que j’écris. Il m’arrive donc, quand je suis particulièrement fière d’un de mes articles et que je veux qu’elle le lise, de lui envoyer un lien et un petit mot, avec même parfois son patron à elle en copie. Ça m’a permis de briller à l’occasion de grandes réunions internes, et ça a très probablement pesé dans la balance quand j’ai eu à demander des choses importantes, comme une augmentation par exemple.

Au contraire, pendant mes rencards, j’évite de parler de mes réussites pour ne pas passer pour l’égocentrique de service. Oui mais voilà : mon premier rendez-vous avec Dave était programmé deux heures après mon cours de spinning. J’avais assuré comme une bête et j’étais arrivée sur la première marche du podium. J’étais tellement fière de moi que je n’ai pas pu m’empêcher de partager mon exploit sportif. On a alors découvert qu’on adorait tous les deux le vélo en salle et on s’est dit, en plaisantant, qu’on pourrait peut-être y aller ensemble de temps en temps pour voir qui était le plus fort.

Lors d’un autre rendez-vous, Eric, avocat tout droit sorti d’une université de la Ivy League, m’a demandé dans quelle université j’avais étudié. Je lui ai répondu l’Arizona State University, et m’attendais aux questions habituelles sur la réputation de fêtards des étudiants de l’ASU. J’allais sortir les griffes pour défendre mes origines et sortir mon discours bien rôdé sur le fait qu’une expérience universitaire est surtout liée à la passion qu’on y met. Mais je me suis dit que c’était le moment ou jamais de briller. Après avoir répondu à Eric au sujet des soirées universitaires, je lui ai raconté comment j’avais obtenu mon baccalauréat universitaire à 20 ans et obtenu ma maîtrise à 22 ans. J’ai tout de suite vu qu’il était impressionné et il a plaisanté en disant que je devais être un genre de surdoué. Je suis d’ordinaire toujours un peu gênée quand je dis aux gens que j’ai obtenu mes diplômes universitaires à vitesse grand V, mais il avait lancé le sujet et il aurait été dommage de ne pas en profiter.

L’argent n’est pas un tabou.

Il y a quelques années, nous parlions salaires avec mes collègues de bureau. Ils avaient tous commencé à travailler un an après moi, mais j’ai appris que j’étais, de loin, la moins bien payée. J’ai alors immédiatement demandé à ma patronne d’aligner mes tarifs sur ceux des autres pigistes à plein temps, et elle l’a fait. Depuis ce jour, j’ai renégocié chaque salaire et chaque augmentation annuelle. Je n’ai pas eu peur de parler d’argent et j’ai bien fait, car ça a eu de grandes conséquences sur mon salaire, sur mon épargne et sur mon mode de vie.

Suite à cette expérience , j’ai décidé d’aborder la question de l’argent lors de mon rendez-vous avec Nick. On s’est retrouvés dans un bar à cocktails, où le moindre verre coûtait dans les 20 $. Nick m’a posé des questions sur mon boulot. Je lui ai parlé de mon parcours professionnel et du fait que j’appréciais de pouvoir enfin me permettre de sortir de temps en temps dans des endroits agréables, de prendre des vacances et même d’économiser un peu. J’en ai aussi profité pour expliquer que mon T2 à Manhattan était une super affaire. À ce moment-là, j’ai eu l’impression de monopoliser la conversation. C’est donc avec un certain soulagement que j’ai laissé Nick me couper et m’expliquer à quel point il était heureux de prendre un verre ici. Que ça l’aidait à oublier la claque qu’avaient pris ses placements financiers plus tôt dans la journée. J’ai donc tout de suite rebondi sur le sujet, pour en savoir plus sur ses investissements.

À la fin du rendez-vous, Nick devait être soulagé de ne pas avoir dû prouver sa solvabilité, ou me parler de son prêt étudiant ou de ses futurs projets immobiliers. Après coup, je me suis dit que nous avions passé beaucoup de temps à parler d’argent parce que c’était probablement le seul sujet de conversation fluide entre nous. Nous avons passé un bon moment, mais je ne suis pas vraiment surprise qu’il n’y ait pas eu de suite.

Apprendre à dire non.

Quand je suis débordée au boulot et qu’on me demande de prendre un nouveau sujet avec des délais très serrés, je dis à mon rédacteur en chef que c’est impossible, à moins qu’il ne puisse alléger ma charge de travail. Si on me demande d’intervenir lors d’un atelier organisé après le travail et que je ne suis pas disponible ou pas intéressée, je refuse poliment.

J’ai souvent dit non à certains prétendants, notamment à des gros connards ivres qui me demandaient des photos de moi par téléphone ou qui me proposaient de passer chez eux une heure après le début du rendez-vous. Par contre, je n’ai jamais su dire non à une suggestion de rendez-vous qui ne m’intéressait tout simplement pas, comme un dîner par exemple. (C’est le genre de premier rendez-vous qui me terrorise le plus après la soirée salsa.). D’abord parce que je me sens toujours obligée de rester jusqu’à la fin du repas même si, dès l’apéro, je sais déjà que c’est mort. Et aussi parce que j’ai toujours peur qu’ils me proposent un sushi – et c’est d’ailleurs ce qu’ils font à chaque fois – et qu’ils découvrent avec stupeur que je ne sais pas manger avec des baguettes.

Dave, un mec que j’aimerais pouvoir dévorer des yeux lors de prochains autres dîners, a proposé qu’on se retrouve dans un restaurant chic pour notre premier rendez-vous. Dans le passé, j’aurais accepté et stressé toute la journée. Cependant, forte de mon expérience, je me suis dit que je pouvais tout à fait refuser. J’ai donc poliment décliné l’invitation et proposé d’aller boire un verre. Il m’a aussitôt proposé un lieu sans avoir eu l’air vexé (du moins, de ce que je pouvais percevoir par message). Nous nous sommes retrouvés dans un bar et Dave n’a pas posé de question sur ma phobie du dîner. On s’est d’ailleurs revus ensuite pour un deuxième rendez-vous (et pour mon plus grand plaisir).

Le temps c’est de l’argent.

Il n’y a rien de plus gonflant que les réunions qui n’aboutissent à rien d’autre que gaspiller de précieuses heures de travail. J’en suis arrivée au point où je demande désormais toujours si ma présence est indispensable, et si oui pourquoi. Le fait d’être plus ferme au sujet de mon temps de travail a eu un effet incroyable sur ma productivité. Je peux désormais non seulement faire mon boulot, mais aussi trouver de nouveaux sujets à couvrir et avoir une vie sociale.

Je n’ai malheureusement pas su appliquer aussi bien ce concept du ratio temps/argent à mes rencards. Le mois dernier, j’ai accepté de façon spontanée un rendez-vous Tinder un dimanche après-midi, avec un homme que nous avons surnommé depuis, mes amis et moi, « le mec fâché qui avait envie de pisser ». Pour faire court, il était en retard, s’est perdu, m’a demandé où il pouvait aller aux toilettes et m’a ensuite engueulé par message parce qu’apparemment, « entrer dans n’importe quel commerce et demander les toilettes » n’était pas un conseil assez précis pour lui. Quand il est finalement arrivé, je l’ai tout de suite détesté et je n’avais qu’une envie : partir. Je suis malgré tout restée assise poliment et j’ai avalé deux pintes (et gaspillé 25 $) avec un homme qui a absolument tenu à me parler de ses problématiques biologiques.

Avant de retrouver Eric dans un bar de mon quartier, spécialisé dans les glaces alcoolisées, je lui ai dit que j’étais très heureuse qu’on se rencontre, mais que j’avais ensuite rendez-vous avez des amies autour de 20 heures. Je me suis dit qu’il serait plus simple de poser les limites de notre rendez-vous à l’avance et par message. Il a répondu que ce n’était pas un problème. S’il avait réagi autrement, en essayant par exemple de reporter, je ne serais probablement pas sortie avec lui. C’est important pour moi qu’un mec respecte mes limites. C’était un premier rendez-vous très sage, mais ça m’a plu. Nous avons parlé de nos adresses insolites préférées à New York et nous avons échangé quelques idées à ajouter à nos listes d’incontournables. Je savais que j’allais soit passer mon temps à surveiller ma montre ou, si tout se passait bien, je perdrai la notion du temps. J’ai donc réglé une alarme pour 19 h 45, me laissant ainsi le temps de préparer mon départ. J’avais juste oublié de réduire le volume de mon téléphone… J’étais donc un peu gênée, mais je suis fière de moi ! J’ai géré mon temps comme j’en ai eu envie et Eric et moi avons convenu de nous revoir bientôt.

Si tu veux quelque chose, commence par demander.

Je sais que personne ne peut lire dans mes pensées, alors au boulot, si j’ai besoin de quelque chose, je demande. Par contre, j’ai un mal fou à appliquer cette règle à ma vie sentimentale, par peur du rejet bien sûr, et aussi parce que je n’ai pas envie de montrer que je pourrais être en attente de quoi que ce soit.

Alors j’ai fait les choses tranquillement. Chez le glacier, j’ai demandé à Eric si je pouvais goûter son sorbet à la framboise et au limoncello. Je sais que c’est agaçant quand quelqu’un louche sur votre nourriture, mais si un mec ne me laisse pas piquer dans son assiette, c’est mal parti. Quand je suis sortie avec Dave, je lui ai demandé s’il voulait bien aller au bar me commander un autre verre de gin martini avec deux olives pendant que je m’absentais aux toilettes. Ça n’a pas eu l’air de le choquer. J’aurais, d’ordinaire, plutôt attendu que mon prétendant me le propose ou serais allée le chercher moi-même.

Et l’instant crucial est arrivé . Au moment de se dire au revoir, je lui ai annoncé qu’il avait brillamment réussi l’épreuve du premier rendez-vous et que je serais ravie de sortir dîner avec lui. Il a accepté. Je me suis donc épargné la fameuse (et néanmoins pénible) étape qui suit un rendez-vous réussi, consistant à attendre avec angoisse si le mec va écrire ou pas ? Il suffisait de demander.

De nature plutôt angoissée, je dois dire que ces expériences ont été plutôt bénéfiques. Pour moi, les premiers rendez-vous ne sont plus une corvée comme ils ont pu l’être par le passé, mais plutôt un défi à aborder dans un esprit stratégique positif. Je pense que j’éviterai à l’avenir les discussions autour de l’argent, qui n’apportent pas grand chose, mais pour le reste, je vais continuer sur cette voie. Mon temps est précieux et je n’ai pas envie de le gâcher avec des gens incapables de voir à quel point je suis géniale, d’accepter mes limites ou de comprendre ce que j’attends d’un rendez-vous.