« Vous vous voyez faire un premier rendez-vous sans boire d’alcool ? ». Voici la question que j’ai posée à des amis et à de parfaits inconnus ces dernières semaines. C’est un sujet qui me tournait en tête depuis ma lecture de Blackout : remembering the thing I drank to forget écrit en 2016 par la journaliste américaine Sarah Hepola. Dans cet ouvrage, elle revient sur son addiction à l’alcool et le rôle que cela a joué – entre autre – dans ses aventures d’un soir autant que dans ses relations amoureuses.

Si cette question m’a autant interpellée, c’est parce que très vite, je me suis reconnue dans certains passages. Notamment, je me suis souvenue de la manière dont j’avais commencé la majorité de mes relations ses dernières années… Ivre. En interrogeant mon entourage, j’ai réalisé que je n’étais décidément pas la seule à les avoir commencé de cette manière.

Déjà, il y a cette copine qui il y a quelques années m’avait confié n’avoir jamais fait l’amour sobre. Une réponse qui m’avait fortement surprise, d’autant qu’elle était restée longtemps en couple. Cette histoire m’est revenu en tête dès que j’ai commencé à travailler sur le sujet. Ma copine T., – petite blonde énergique et belle à croquer – et sur laquelle de nombreux regards se tournent – me dit au téléphone : « Je ne me vois pas faire de date avec un inconnu sans alcool. Déjà, parce que j’aime boire et aussi parce que ça permet de meubler un peu le début du rendez-vous. Vu ma timidité, un verre me détend et me permet d’être un peu plus moi-même ». En vérité, je pourrais citer de nombreuses réponses de femmes qui m’ont été faites, ET TOUTES ressemblent de près comme de loin à la sienne.

« Les Français datent beaucoup plus le soir et on a la culture de l’apéro, du verre de vin qui compte à peine comme étant de l’alcool. Après, je date beaucoup d’étrangères et très souvent elles ne veulent pas boire d’alcool », analyse mon ami K. au détour d’une discussion sur Instagram.

Comme il aime à le dire, il y a un rapport très français avec le fait de boire. Pour nous, prendre l’apéro, s’accouder au comptoir, c’est culturel – et parfois excluant. Celle ou celui qui ne boit pas est souvent regardé avec méfiance. Mais si le pays du vin porte l’alcool en étendard, il n’empêche que partout dans le monde des femmes se reconnaîtront dans l’histoire de Sarah Hepola. « Mon livre parle de mon expérience personnelle et de mon lien avec l’alcool. Mais plus largement, et je l’ai réalisé à travers les retours que j’ai reçu, il traite de l’alcool en tant que problème de société culturel. Alcool et sexe sont aujourd’hui liés et ils font partis l’un de l’autre, à tort ou à raison » me glisse-t-elle en début d’interview.

 

Dans votre livre, vous décrivez l’alcool comme faisant partie de ce que vous appelez le pacte « érotico- social ». Qu’entendez-vous par là ?

Sarah Hepola : La vérité, c’est qu’on cherche, à travers le dating, un certain degré d’intimité et de connexion. Particulièrement si l’on est timide et qu’on n’a pas l’habitude de dire ce que l’on veut. Avant, les gens dataient pendant des mois. Maintenant, avec les évolutions de la société, les rencontres ont accéléré une proximité physique, voire sexuelle. Et l’alcool est souvent la solution légale pour parvenir à ce degré d’intimité avec des personnes qu’on ne connaît pas.

Quand on boit, on se sent plus proche des autres, plus euphorique. C’est difficile d’éprouver ce sentiment sans l’alcool – à moins d’une véritable connection immédiate. L’alcool accélère le processus parce qu’il désinhibe. Il y a ce fantasme derrière l’alcool qui permet d’être soi-même sans ses garde-fou habituels.

Ce qui arrive en vérité, c’est qu’on boit trop, qu’on trouve une connexion avec quelqu’un, mais qu’on est inapte à lire les signes qui nous feraient dire si cette personne est la bonne pour nous, si elle correspond ce que l’on recherche, etc. On peut se sentir proche, mais la manière dont on a des relations sexuelles, et dont on agit, est différente sous l’influence de l’alcool.

 

Le livre parle beaucoup des femmes et de leur rapport à l’alcool. Pourquoi ce choix ?

Sarah Hepola : J’ai voulu revenir sur ma propre expérience. Aux Etats-Unis, c’est dans les années 70 que boire de l’alcool a été perçu comme une source d’empowerment pour les femmes. C’est devenu le signe d’un véritable changement social. Les femmes étaient enfin libres d’intégrer l’alcool à leur style de vie sans être considérée comme étant « de mauvaise vie ». Les boissons alcoolisées sont devenues partie intégrante de la liberté des femmes.

Mais, aujourd’hui, je questionne l’alcool et la manière dont il est vu comme un signe d’empowerment pour les femmes. Quelle forme de pouvoir procure le fait de ne plus être capable de s’exprimer, de tenir sur ses jambes et de vomir dans un taxi ? D’autant qu’on sait – même si cela fait rager les militante.s féministes– que les femmes ne digèrent pas l’alcool de la même manière que les hommes notamment à cause de leur taille. La vérité, c’est que la plupart du temps, boire nous enlève notre capacité à prendre des décisions éclairées.

 

Il parle également de la manière dont boire reste une manière pour les jeunes filles, d’intégrer des cercles masculins. Notamment à l’université.

Sarah Hepola : J’adorais boire avec des hommes, j’adorais la compagnie des hommes. J’adorais être avec des femmes, elles étaient indispensables à ma vie, mais à la fac, je trouvais – comme c’est souvent le cas pour les filles de cet âge – que les hommes étaient plus stimulants intellectuellement. Avec mes copines, je parlais de relations, de sentiments, des garçons… Avec les hommes, j’échangeais autour de concepts culturels, de films… Pour eux, boire était une manière de se lier et donc, je buvais avec eux pour montrer que j’avais ma place dans leurs rangs. C’était ma façon de prouver ma valeur.

En vérité : je n’avais pas confiance en mes capacités intellectuelles. Boire me permettait de me mesurer à eux, de prendre la parole et parfois de montrer que j’en savais autant qu’eux sur un sujet. C’est devenu une part importante de mon développement intellectuel.

 

Quelle place l’alcool a-t-il occupé dans vos relations amoureuses ?

J’ai arrêté de boire il y a maintenant 10 ans. La période que je raconte dans mon livre parle d’un monde avant Tinder. Je n’allais pas à des dates, je me pointais dans un bar. Je ne saurais pas dire si c’est générationnel ou si c’était en rapport avec mon problème d’alcool, mais ma vie n’était pas faite de rendez-vous, mais de soirées et de bars où j’allais et rentrais parfois avec quelqu’un. Certains d’entre eux disparaissaient au matin et d’autres sont devenus mes mecs.

Quand j’ai arrêté de boire, je n’avais aucune idée de ce que voulait dire aller en date. C’était terrifiant et il m’a fallu 2 ans pour normaliser cette situation. Je me tournais vers mes amies – qui contrairement à moi n’étaient pas d’anciennes alcooliques – et je leur demandais des conseils sur comment dater sans alcool. Et elles étaient incapables de me répondre. C’est là que j’ai réalisé qu’il s’agissait de plus qu’un problème social. Nous buvons dans l’espoir de créer une connexion humaine. Je ne pense pas que ce soit mal de boire, mais j’ai des questions, notamment : comment savez-vous que vous aimez quelqu’un alors que vous êtes chimiquement altérée ?

 

Vous écrivez d’ailleurs : « ma bataille pour le consentement était avec moi-même ».

Sarah Hepola : La question du consentement est primordiale, mais sa réponse ne peut pas être binaire. Avec cette phrase, j’ai voulu réfléchir sur la complexité du désir. Je suis quelqu’un qui réfléchit beaucoup trop, notamment vis à vis de mes relations sexuelles et amoureuses. Mais l’alcool faisait taire cette partie de moi ce qui fait que je me retrouvais à devoir démêler ce que j’avais vraiment eu envie de faire et ce qui relevait de la performance. Les hommes prenaient du plaisir alors que moi j’étais engourdie par l’alcool. Je recherchais la validation à travers le sexe. Quelqu’un fait l’amour avec moi, j’ai une histoire à raconter, je suis normale.

 

Être célibataire, c’est souvent être une machine à histoires… La célibataire a toujours des histoires à raconter…

Sarah Hepola : Mon métier est de raconter des histoires, notamment sur ce qui m’arrive. Mais en vérité, il est typique que des jeunes femmes célibataires et qui ne se sentent pas bien à ce sujet deviennent des conteuses de leurs aventures. Raconter l’histoire, c’est reprendre le pouvoir sur elle. Mes copines mariées adoraient ça, je leur racontais mes nuits avec beaucoup d’humour. J’avais l’impression d’avoir une vie spéciale, d’être drôle. Je me sentais validée, j’étais sur la bonne voie, je faisais rire. Vous pouvez retrouver cette sensation dans de nombreux scénarios de pop culture. Je me sentais comme la star de ma propre comédie romantique.

 

Comment est-ce qu’on retrouve confiance en sa sexualité et en sa vie amoureuse après ça ?

Sarah Hepola :  J’ai arrêté de prétendre être quelqu’un que je n’étais pas. Si je n’aime pas vraiment un garçon où un ami, j’arrête de le voir. Il m’a fallu trouver une manière authentique de m’intégrer au monde. Ce qui signifie que j’ai moins d’amis et aussi moins de relations sexuelles. Ma vie sociale a changé, mais pour le meilleur. Quand je suis à une soirée, c’est que j’ai envie d’y être. Quand j’ai une relation sexuelle, c’est parce que je le veux et que l’homme en ma compagnie l’a mérité, que je suis suffisamment vulnérable pour atteindre avec lui ce niveau d’intimité.

Quand j’étais saoule, me mettre nue ne voulait rien dire pour moi. Maintenant que je suis sobre, cela me demande un véritable acte de vulnérabilité. Cela signifie que je suis à l’aise. J’ai des amies qui ne peuvent même pas se déshabiller devant leur propre mari. C’est complètement dingue. Si je dois coucher avec quelqu’un, même pour un soir ou deux, j’ai besoin d’être à l’aise.

 

Qu’est-ce que vous aimeriez que les gens retiennent de votre histoire ?

Sarah Hepola :  j’aime l’idée que les gens décident d’avoir cette conversation. Je veux qu’ils se demandent : « À quel point est-ce que je m’appuie sur l’alcool ? » On a l’impression que notre utilisation de l’alcool en rapport au dating et au sexe fait partie du jeu, mais il faut se demander ce qui nourrit votre âme. J’adore et j’utilise Tinder, mais je ne veux pas que le sentiment de m’être trouvée disparaisse. Vous avez énormément de relations sexuelles, mais est-ce que vous êtes vraiment présentes dans ces moments-là ?

Aujourd’hui, je ne pense pas que le sexe soit quelque chose à prendre à la légère. Il ne s’agit pas de regarder la télé. Ce que je dis n’a rien à voir avec l’idée de s’engager sérieusement avec quelqu’un.

Parler avec Sarah m’a fait mettre le doigt sur de nombreuses insécurités et m’a aussi permis de mettre des mots sur certaines expériences. Et pour être honnête, j’ai hâte de faire un premier rendez-vous et de commander un coca. En même temps, cette histoire est un très bon ice-breaker.