Si vous êtes sur les sites de rencontre depuis un certain temps, disons plus d’une semaine, vous prenez forcément le risque de vous exposer à la sourde douleur du rejet , aussi minime soit-elle. Ce qui peut être encore plus difficile, et surtout au début de la phase de découverte, c’est de réussir à identifier le moment où l’autre vous a zappé. On ne vous annonce pas directement « Je ne veux plus de toi » ou « Ta candidature n’a pas été retenue » ou « Pars sans te retourner ». Non, ce serait trop simple. La plupart des gens préfèrent éviter la confrontation, optant pour le « curving » en adoptant une attitude distante, ou carrément pour le « ghosting » en faisant le mort. Aucune des deux méthodes n’est idéale bien sûr mais voici la grande question du siècle : laquelle des deux est la pire ?

J’ai personnellement une préférence pour la prise de distance. Pour les plus chanceux qui ne connaîtraient pas le concept, je parle des situations dans lesquelles l’autre ne répond plus que rarement à vos messages et n’y porte pas tellement d’intérêt. Quand il s’agit de faire des projets, les adeptes de la prise de distance ne sont pas du genre à s’engager. Vous ne savez plus s’ils sont trop occupés, distraits, inaptes à la communication ou s’ils se foutent juste de votre gueule ? C’est un jeu d’esprit auquel personne, à part les experts du curving, n’a le temps de jouer.

« J’ai passé un mois à envoyer des messages à une fille qui mettait très longtemps à répondre et qui, quand elle finissait par le faire, donnait généralement des réponses courtes, et posait rarement des questions en retour » explique Jake, 28 ans, originaire de New York. « Je ne suis pas très fier de m’être accroché comme ça, mais j’avais l’impression qu’elle en faisait juste assez pour que j’ai envie de continuer. Il ne s’est finalement rien passé entre nous »

Il est impossible de savoir ce qu’il se passe dans la tête de ce type de personne, mais cela n’empêche pas d’essayer de le comprendre. Sont-ils conscients de ce qu’ils font ? Leur rêve ultime a-t-il toujours été de faire naître un sentiment d’anxiété dans l’esprit d’un autre être humain ? Est-ce qu’ils prennent plaisir à traiter les autres comme de la merde ? En pratique, la réalité n’est peut-être pas si horrible.

« Le curving révèle souvent une certaine vulnérabilité », explique Amy McManus thérapeute matrimoniale et familiale installée à Los Angeles. « Une personne qui met un certain temps à réagir aux sollicitations ou qui montre un certain détachement a très probablement peur d’être blessée. C’est simplement sa façon de dire : « Je suis intéressé(e), mais je ne veux pas prendre trop de risques avant de mieux te connaître. » L’homme ou la femme de votre vie pourrait être l’une de ces personnes qui, une fois qu’elle se sentira en sécurité avec vous, sera prête à vous aimer pleinement. Donnez-lui une chance et voyez ce qu’il se passe. »

Une théorie plutôt indulgente à l’égard des adeptes du curving, mais d’autres n’ont pas forcément le même avis : « Curving ou ghosting, même combat : les personnes qui pratiquent ces méthodes n’ont pas envie de s’engager », explique le conseiller en relations humaines David Bennett. « Mais je crois que les personnes qui entretiennent cette distance sont surtout du genre à ne pas s’investir dans le processus de rencontre amoureuse, ou s’y sont épuisées. Elles peuvent même souffrir de ce qu’on appelle la « paralysie du choix » parce qu’elles échangent avec plusieurs personnes en même temps. En accumulant tous ces facteurs, on se retrouve avec des personnes pour lesquelles s’engager (tout court, et à fortiori avec quelqu’un) n’est pas une priorité, sauf s’il s’agit d’une personne absolument fantastique. »

Le curving peut aussi être simplement lié au fait que la personne ne sait pas comment agir autrement. Karen vit à Phoenix. Elle raconte qu’elle a aussi déjà eu ce type de comportement avec une femme qu’elle avait rencontrée au travail, et qui s’était montrée trop insistante. « Bizarrement, je me sentais coupable. Je ne me sentais pas de lui dire « ça ne fonctionne plus », alors j’ai trouvé un moyen de lui parler de moins en moins, de lui répondre de moins en moins vite. Une façon de la zapper en douceur. Avec du recul, je me dis que c’était stupide mais c’est comme ça. Elle a fini par le remarquer, et j’ai dû lui dire que je ne voulais plus la revoir. »

Le plus difficile dans cette situation, c’est de ne pas cerner la situation, car la personnes appliquant la méthode de curving a toujours tendance à laisser un peu d’espoir à la personne qu’elle tient malgré tout à distance. Le ghosting est une méthode plus radicale : la personne est là, puis disparaît. Évidemment, c’est un peu déconcertant au début, mais le silence peut aussi être considéré comme une réponse. Une réponse décevante certes, mais une réponse quand même.

« Si les gens utilisent la technique du ghosting, c’est parce qu’ils n’ont plus envie de s’engager dans une relation, mais qu’ils n’ont pas le courage de l’annoncer directement à la personne concernée », explique Bennett. « Ils ont peut-être trouvé quelqu’un d’autre ou se sont lassés des échanges, ou peut-être que l’autre a fait quelque chose qui a ruiné tout espoir d’évolution de la relation. Pour moi, le ghosting est lié à une potentielle anxiété et au désir d’éviter les conflits. »

Mais attention, le ghosting n’est pas un nouveau concept. Les modes de communication d’aujourd’hui l’ont juste rendu plus facile et plus courant. « Avant que le ghosting devienne un réel « phénomène », il était réservé au club très fermé des vrais connards. Aujourd’hui, c’est une méthode qui est devenue tellement banale que tout le monde pourrait potentiellement s’y mettre, sans ressentir une once de culpabilité », déclare Bennett .«  C’est évidemment plus difficile quand on est physiquement face à l’autre. Mais avec l’avènement des rencontres et des conversations sur Internet, c’est une pratique qui est devenue très courante. »

À ce stade, le ghosting est une technique tellement répandue que de nombreux utilisateurs de sites de rencontre la considèrent acceptable si vous n’avez plus envie de revoir quelqu’un. Et parfois même, sans le savoir, cette technique peut arranger tout le monde. « J’ai rencontré quelqu’un en ligne. On s’écrivait environ une fois par semaine pendant quelques mois. On a fini par se rencontrer, on a parlé pendant tout le rendez-vous, on s’est souri, on a ri et il me semble qu’on a passé un bon moment », explique Stacy Caprio , une jeune femme de 27 ans habitant à Chicago. « Mais j’ai senti que tout ça n’irait pas bien loin et visiblement lui aussi, car on ne s’est plus jamais écrit. »

Être ghosté peut être vécu de manière légère et sans gravité. Dans d’autres cas, cela peut être extrêmement blessant, au point d’être vécu comme de l’ostracisme. « Le fait d’être ignoré peut faire naître un sentiment de rejet et d’impuissance, un véritable désintéressement de notre personne » , explique l’expert des rencontres en ligne Celia Schweyer. « Le ghosting laisse un grand vide et l’on se retrouve sans aucun élément pour expliquer pourquoi une relation n’a pas fonctionné. Notre cerveau ne peut alors pas s’empêcher de combler ce vide en cherchant sans relâche les raisons de ce silence.  »

Nos cerveaux n’ont évidemment pas besoin de gérer un stress supplémentaire, mais si le ghosting est une goutte d’angoisse dans nos têtes, je dirais que le curving représente une petite pluie légère qui, dans 50 % des cas, risque de se transformer en généreuse averse. Les deux méthodes peuvent bien sûr avoir des effets négatifs, mais dans ce procès curving vs ghosting , j’aurais tendance à être plus sévère avec le curving. Non, mais sérieusement, faites ce que vous avez à faire mais soyez clair(e). C’est mieux pour tout le monde.