Au terme d’une relation de deux ans, j’ai échauffé mes petits pouces et réactivé mon compte Tinder. Mon profil n’avait pas changé… moi un peu. Sur l’autoroute des cœurs brisés, j’ai croisé le scepticisme et une liste d’angoisses longues comme un roman russe. Et si tous ces mecs étaient des vampires — du genre pas sexy — qui ne cherchaient qu’à me priver du peu d’espoir qui me restait ? Qu’est-ce qu’on a le droit de dire (ou de ne pas dire) à un autre être humain ? Est-ce qu’on peut encore dire « Salut » ?

Pas de panique, j’ai une thérapeute.

Au cours des quatre dernières années, Doreen est devenue une experte de mes mésaventures sentimentales. Elle a su m’apporter sagesse et réconfort, ainsi que des tonnes de mouchoirs. Je m’étais promise que celui ou celle qui parviendrait à me relancer sur l’autoroute de la séduction deviendrait mon thérapeute officiel. J’ai donc invité Doreen dans mon espace de rencontre virtuel pour effectuer les modifications indispensables.

J’ai ouvert à Doreen les portes de l’univers de la rencontre moderne via le portail Tinder, un monde rythmé par les swipes rapides et les alliances sporadiques, livré avec une immense bibliothèque de partenaires potentiels. Parmi les tonnes de choses à découvrir, Doreen a bloqué sur les bios.

Commençons par B, beau gosse aux yeux verts et cheveux gominés, avec veste de moto. Pour moi, c’est Swipe Right™ au premier regard. Mais Doreen accorderait plutôt un balayage à gauche à ce tombeur aux faux airs de Noah Centineo. C’est le ton de sa bio qui l’inquiète. Doreen a l’impression que, contrairement à moi, B n’est pas à la recherche d’une véritable relation, parce que sept phrases sur huit commencent par « Je ». Aveuglée par sa coupe à la Elvis, j’ai ignoré la chose suivante : B tient visiblement à ce que ses matches sachent qu’il ne renoncera jamais à faire ce qu’il fait sur ses photos, à savoir gravir des chaînes de montagnes désertes et faire des câlins à des pitbulls. C’est en tout cas ce qu’il écrit, et même ce qu’il revendique, dans sa bio. Malgré le match, Doreen me déconseille d’écrire à B. Je finis par m’y résoudre, et me dire qu’on économisera sûrement de longues heures de thérapie en allant pas plus loin.

Et puis il y a J, un petit mec tout mignon qui dépoussière le combo smocking / mocassins sans chaussettes, dans un décor ressemblant à la côte amalfitaine. Je le trouve craquant, et Doreen pousse ses investigations car elle trouve sa bio plutôt séduisante. J écrit qu’il aime le café noir et le vin rouge. Je trouve ça génial parce que je démarre moi aussi toutes mes journées avec une grande tasse de café noir et que j’adore déguster un bon verre de Beaujolais, notamment parce que j’adore prononcer le mot Beaujolais. Il vend à merveille le concept de café au lit et termine par une question : « C’est quoi ton prochain plan voyage ? » ce qui pourrait laisser penser qu’il n’est pas égocentrique et qu’il a véritablement envie de s’engager dans une relation. Dans l’ensemble, sa bio semble montrer qu’il est prêt à présenter quelqu’un à ses parents.

« Mon prochain plan voyage, c’est Mexico, et toi ? » écrivons-nous, ma thérapeute et moi-même, me donnant ainsi la possibilité de devenir peut-être celle à qui il préparera le prochain café au lit. Mais J ne répondra jamais. Une nouvelle blessure qui sera de nouveau guérie par la sagesse de Doreen.

« Tu as investi deux minutes de ta vie », dit-elle. « Et alors quoi ? Ciao. »

Et nous voilà de retour sur la carte des hommes situés dans les 10 km à la ronde.

Je montre à Doreen mes matches précédents. K et moi avons échangé autour de nos intérêts communs, mais mon estomac a commencé à faire des nœuds à la seconde où il m’a proposé qu’on se voit. Je lui ai répondu que j’avais quitté la ville pour les vacances, ce qui est vrai. J’ai pourtant quitté cette conversation dans une zone grise, étrange et brumeuse, à l’image d’un cimetière dans lequel je m’apprête à devenir un fantôme. À peine ai-je prononcé mon « mais, mais, mais » pour me justifier que Doreen lâche son « wow, wow, wow » avec la ferme intention de me faire prendre mes responsabilités. Elle m’encourage à régler les affaires en cours et nous écrivons donc « Salut K, je ne pense pas que ça vaille la peine de perdre notre temps. » Je retiens mon souffle mais j’appuie sur envoyer et ravale ma Tinder-compassion.

G est également en attente d’une réponse. Pas encore question de le passer en mode « fantôme » car pour lui, je ne suis pas très sûre, alors je bloque. Il dit que j’ai de belles photos et me demande où elles ont été prises. J’hésite à répondre car j’ai l’impression que sa phrase est un simple copié/collé. Mais Doreen remballe mon scepticisme. « Il fait preuve d’un certain intérêt », note-t-elle.

Pour commencer, je réponds simplement par un : « Merci ! ». Je révèle ensuite le lieu où chaque photo a été prise. Mais nous ne pouvons pas en rester là. Doreen détaille la bio de G et nous transformons en question ce qui apparaissait alors comme un aveu au sujet de sa dernière coupe de cheveux. J’écris « Tu vas couper tes cheveux et raser ta barbe ? Qu’est-ce que tu vas faire ? » Nous démarrons alors un jeu des 20 questions.

Pendant que G et moi-même menons notre interrogatoire, Doreen et moi reprenons une discussion en cours avec L, qui a démarré la conversation avec une question sérieuse. Il demande, « Un tour en voiture dans les quartiers résidentiels à la recherche d’une maison et d’une bonne école, c’est too much pour un premier rendez-vous ? » Je répond en plaisantant, « J’ai entendu dire que Katonah-Lewisboro était très bien. » Il propose que l’on démarre doucement et que l’on se retrouve « dans un quartier moins huppé pour boire un premier verre. » Mais je m’arrête là, me disant que cette phrase sonne comme un avertissement. J’explique à Doreen que les mecs qui commencent par faire des blagues sur la vie de famille avant même de dire bonjour me briseront certainement un jour le cœur. Je ne souhaite pas entretenir de grands espoirs qui risquent d’exploser en vol, pour me retrouver dans un état émotionnel déplorable, et je suis tout simplement flirtophobe. Doreen dédramatise et m’encourage à répondre.

Avec son diaporama d’images marrantes — sur l’une d’elles, il est entouré d’une tour de boîtes de pâté SPAM et sur une autre, il lit attentivement les mots de la sexologue Dr Ruth — Doreen pense que L essaie de tester mon sens de l’humour. « Pourquoi te retenir si tu as envie de jouer ? », demande-t-elle, en m’encourageant à jouer mon Joker. Alors j’écris, « J’adore India Street. On peut peut-être en discuter autour d’un cocktail au Ramona ? » Il accepte volontiers. Le rendez-vous est pris.

Mon esprit de swipeuse revigoré, Doreen ne se joindra pas à nous. Mais elle saura tout dès la semaine prochaine.