Il y a deux ans, j’ai commencé à voyager énormément, et j’ai alors ressenti un besoin frénétique de me souvenir de chaque détail, de chaque conversation et de chaque visage que je croisais. Comme je voyage généralement seule, je ne peux compter sur personne pour m’aider à tout retenir. J’ai donc décidé d’immortaliser moi-même mes souvenirs en écrivant sur les serviettes que je récupère dans les cafés, en photographiant des étrangers qui me sourient et en filmant tout ce que je peux, des couchers de soleil aux chats errants en passant par les tournées de bars les plus arrosées.

Quand je fais le bilan, je me rends compte que chacun de mes voyages a été marqué par des goûts et des saveurs uniques, une foule de langues différentes, et que chaque expérience a été très différente de la précédente. Pourtant, une chose revient à chaque fois : l’amour. Lors de chacun de mes voyages, je suis tombée amoureuse. Alors oui, je sais ce que vous vous dites : Stef, évidemment que tu tombes amoureuse. Tu as la lune en cancer. Ce qui est assez étrange, c’est que pour la plupart de mes amis, je suis une « handicapée des sentiments ». Je n’ai jamais été en couple dans mon pays, et je n’y tombe jamais amoureuse. Alors, pourquoi est-il si facile pour moi de tomber amoureuse – mais genre, à la folie – quand je suis à l’étranger ?

La première fois, c’était pendant mon semestre à l’étranger, à Buenos Aires. Je suis d’abord tombée amoureuse du pays, puis de quelqu’un du programme. C’était presque un coup de foudre, et on est sortis ensemble au bout de quelques semaines seulement. Avant que la plupart des gens ne se soient fait des amis, on faisait déjà des FaceTime avec nos familles respectives, on sortait ensemble et on changeait nos heures de cours pour se voir le plus possible. On passait une grande partie de notre temps dans notre résidence universitaire, blottis tous les deux dans notre coin, et le reste du temps dehors à marcher dans les rues, une bouteille de vin à la main. Le programme était léger et beaucoup moins strict que ce à quoi on était habitués, et quand on a commencé à côtoyer des personnes du même groupe, on sortait tous ensemble et tout le temps. Tout ça pour dire qu’on aurait eu tout le temps du monde pour tomber amoureux l’un de l’autre, mais on a fait ça très vite.

Étudier à l’étranger est une expérience unique, et mon copain et moi avons été obligés de nous réinventer dans ce tout nouvel environnement. Vivre dans une famille qui ne parle pas anglais, se déplacer sur un nouveau réseau de bus et même trouver l’épicerie, tout semblait évidemment plus simple à deux. Avec du recul, je me dis qu’on ne s’est sûrement pas rendu compte à quel point on était devenus dépendants l’un de l’autre, et à quel point cette interdépendance a pu nuire à l’épanouissement personnel que nous étions tous les deux venus chercher là-bas.

Combien de fois me suis-je remémoré le film des quelques heures passées avec celui que j’avais rencontré dans une ville étrangère, me persuadant que c’était l’œuvre d’une puissance mystique, au lieu d’admettre que c’était simplement le fruit du hasard ?

J’ai discuté avec Arthur Aron, enseignant-chercheur à l’Université d’État de New York à Stony Brook, qui a étudié de manière approfondie la « proximité interpersonnelle » comme moyen d’établir des liens étroits entre êtres humains. Lorsque je lui ai demandé pourquoi on tombait plus facilement amoureux à l’étranger, il m’a demandé de réfléchir aux types de personnes avec lesquelles on peut se sentir sentimentalement liés quand on voyage. « Sont-ils du même pays que vous ? Leur environnement est-il proche du nôtre ? » Il a poursuivi en expliquant qu’il était plus probable qu’on soit attiré par des personnes qui, selon nous, nous ressemblent. Je dirais que mon histoire d’amour à l’étranger m’a permis de mieux vivre mon expérience. C’était ma façon à moi de créer un contexte rassurant (avec quelqu’un qui parlait ma langue, venait de la même ville que moi et fréquentait la même université) dans un environnement complètement inconnu.

Et puis, tout paraît tellement romantique quand c’est exotique. Combien de fois me suis-je remémoré le film des quelques heures passées avec celui que j’avais rencontré dans une ville étrangère, me persuadant que c’était l’œuvre d’une puissance mystique, au lieu d’admettre que c’était simplement le fruit du hasard ? Il y a eu l’employé de l’auberge de jeunesse, avec lequel j’ai passé deux semaines à Prague et qui m’a presque convaincue de quitter mon boulot et de rester. Il y a eu le barman à Hvar, que j’ai rencontré au cours d’une nuit bien arrosée, au bord de l’eau. Je ne connaissais ni son nom ni son numéro, alors je suis revenue sur l’île le week-end suivant dans l’espoir de le retrouver… en vain. Et bien sûr, il y a eu mon voisin de vol quand je suis partie en Espagne. On a bu du vin pendant notre escale et on s’est promis de se retrouver au même endroit 10 ans plus tard.

La vérité, c’est que boire un verre dans un aéroport au cours d’un voyage, c’est tellement naturel (et tellement hors de prix) qu’on a rapidement l’impression d’être la star d’une comédie romantique. D’ailleurs, Aron m’a parlé d’une vieille expérience, réalisée à maintes reprises : on demande à une femme séduisante de monter sur un pont suspendu terrifiant, seule. Sur ce pont, elle demande aux hommes qui passent de répondre à une enquête. Elle leur demande ensuite de réaliser un exercice créatif qui consiste notamment à faire un dessin, puis elle leur dit qu’ils peuvent l’appeler pour toute question concernant l’enquête. Cette expérience a également été menée sur un pont plus classique, c’est-à-dire « non effrayant ».

Les hommes ont davantage tendance à rappeler les femmes, et à leur faire des dessins romantiques ou à caractère sexuel, si cette interaction a lieu sur le pont effrayant, à cause de ce que Aron appelle une stimulation physiologique. Fondamentalement, nous sommes plus susceptibles de nous sentir attirés par quelqu’un lorsque nous nous retrouvons dans un état d’ « excitation », comme il l’a qualifié. Nous avons tendance à interpréter (à tort) l’afflux d’émotions – dans ce cas, la peur – comme une attraction romantique.
Mais à un moment donné, on reprend nos esprits. Le petit ami étudiant à l’étranger et moi-même avons rompu dès notre retour aux États-Unis. Une fois que j’ai retrouvé mon quotidien, mes sentiments se sont dissipés. Ça s’est terminé aussi vite que ça avait commencé.

L’été suivant, je me suis lancée dans ce qui devait être une randonnée d’un an en Amérique centrale. Deux mois plus tard, j’ai rencontré un Danois entre la Colombie et le Panama. J’ai alors décidé de chambouler tout mon programme pour le suivre, raccourcissant ainsi de huit mois mon propre voyage. Nous avons alors commencé une relation à distance qui a duré un an. J’étais persuadée que nous étions fait l’un pour l’autre… autant que je suis aujourd’hui persuadée que Ariana Grande et Pete Davidson ne le sont pas.

Au bout d’un an, j’avais dépensé des milliers de dollars en billets d’avion pour lui rendre visite au Danemark, et passé des centaines d’heures de conversation vidéo pour tenter de maintenir un semblant de relation normale. J’ai rapidement fini par ne faire que ça. Je cumulais plusieurs petits boulots pour payer mes vols et je passais la totalité de mon temps libre à chercher des moyens de nous rapprocher physiquement – visas de conjoint, séjour travail-études, années sabbatiques, etc. Le pire, c’est que nous nous disputions sans arrêt parce qu’en réalité, le combat que nous menions était vain. Nous n’avions aucun autre allié que nous-même, et nous restions malgré tout des étrangers l’un pour l’autre, et la distance était chaque jour plus grande.

J’étais tombée amoureuse du meilleur, et je devais désormais découvrir et accepter le pire.

Les différences qui paraissent anecdotiques quand vous rencontrez quelqu’un en voyage –  de vos opinions politiques à votre genre de film préféré – se développent de façon exponentielle à mesure que vous apprenez à vous connaître dans le monde réel (c’est-à-dire au retour de voyage). J’ai rapidement réalisé que mon petit ami avait des valeurs très éloignées des miennes. Nous n’étions tout simplement pas les mêmes personnes que lors de notre première rencontre, à une époque où nous n’étions pas embourbés dans le stress du quotidien. J’étais tombée amoureuse du meilleur, et je devais désormais découvrir et accepter le pire.

En fin de compte, la seule chose qui nous liait encore était nos bons souvenirs, mais ils étaient derrière nous. Nous étions pris au piège dans le passé, complètement désespérés par le présent, et n’avions aucun avenir. Nous avons rompu et ça m’a brisé le cœur. Surtout parce que je n’arrivais pas à comprendre comment nous avions pu être à ce point ivres d’amour pendant les premières semaines, et à ce point désespérés à la fin.

En relisant mon journal et mes notes grattées sur les serviettes des cafés, ce qui reste aujourd’hui, c’est le bonheur que j’ai pu ressentir à chacune de ces rencontres. À chaque fois, j’étais la meilleure version de moi-même mais aussi extrêmement vulnérable, la combinaison parfaite pour démarrer une histoire d’amour romantique (qui se termine dans les larmes). J’ai toujours pensé que si je vivais de si belles aventures en voyage, c’est parce que les étrangers sont de meilleurs amants ou que je suis plus séduisante avec la peau bronzée, mais rien de tout ça n’est vrai. Quand on fait quelque chose qui nous rend heureux –  dans mon cas, voyager – on est moins blasé et distrait par notre environnement. On est plus à l’écoute et plus attentif aux choses et aux personnes qui se trouvent là, juste devant nous.

En fin de compte, je ne regrette pas d’être tombée amoureuse. Ce que je regrette par contre, ce sont les décisions irréfléchies que j’ai pu prendre par amour : changer mes projets de voyage, faire chauffer la carte de crédit à outrance et annuler des retrouvailles avec des amis qui avaient prévu de me rejoindre. Mon conseil à la fille qui gribouille des lettres d’amour au dos de son Eurail pass ? Apprends de tes erreurs. Pars pour ce voyage d’une année – ton voyage d’une année – que tu prépares depuis trois ans. Ne laisse personne t’arrêter, même celui que tu crois à 100 % être ton âme sœur. Concentre-toi sur ton objectif, sur ta destination. Et seulement ensuite, tu pourras décider si quelqu’un vaut la peine que tu y retournes.